Retour aux poèmes
Amour
Français
Classique

La brune Jardinière

par Oswald Durand

31 août 2026

Un matin… prêtez-moi votre luth, Sainte-Beuve,

Grand poète, grand ciseleur,

Pour que ma poésie, en vers faciles, pleuve

Comme les perles de la fleur!

Un doux matin, sa mère et ses sœurs bien-aimées,

Et moi, la tenant par la main,

Nous allions. Son regard me montrait les ramées

Où je lui cueillais le jasmin.

Livrée au vent des mers, sa longue chevelure

Lui formait un bandeau soyeux

Qui l'empêchait de voir et lui prêtait l'allure

De l'Amour, — l'aveugle joyeux.

Nous suivions lentement. Sa légère corbeille,

En équilibre sur son front,

Était pleine de fleurs où butinait l'abeille

Vrombissant et volant en rond.

Puis, venait la rivière avec son onde bleue

Et ses cailloux verts et glissants;

Il fallait relever la robe à longue queue,

Et montrer sa jambe aux passants.

Mais l'Amour, ce malin, sans doute pour me plaire,

Sachant combien je suis jaloux,

Avait vidé la route; et, seul, dans l'onde claire,

Je vis ses pieds sur les cailloux.

Et les bœufs qui paissaient, plus loin, l'herbette drue,

Et les agneaux aux bonds joyeux,

Et le noir paysan, la négresse dodue,

S'arrêtaient, ouvrant de grands yeux.

Et de tous ces regards l'éloquence muette

Paraissait murmurer en chœur:

«Ô la belle personne!» Et moi, l'humble poète,

Je me carrais d'un air vainqueur.

Car elle est belle, Anna! plus belle qu'une fée!

Nos manguiers, au tiède parfum,

Le soir, penchent leurs fleurs pour la voir, dégrafée,

Mon front posé sur ses seins bruns!

Et, telle en nos forêts, sur la plus haute branche,

Aux oiseaux qui mangent sans bruit,

La brune caïmite offre une pulpe blanche,

En entr'ouvrant un peu son fruit,

Telle, quand nous jouons aux rayons de la lune

Qui l'inondent pour l'embraser,

Anna, dans un sourire, ouvre sa lèvre brune

Et m'offre ses dents à baiser!

On vante l'Espagnole et la fière Andalouse

Pour leurs yeux; mais en vérité!

Vienne l'une chez nous, elle sera jalouse,

Jalouse à perdre sa beauté,

Des beaux yeux noirs d'Anna, reine des mulâtresses!

Quand, près d'elle, je vais m'asseoir,

Je crois voir, douce idée, entre ses longues tresses,

Briller deux étoiles du soir!

1 vues