La Négresse
par Pierre Faubert
31 août 2026Je suis fier de le dire, ô Négresse, je t'aime;
Et ta noire couleur me plaît; sais-tu pourquoi?
C'est que nobles vertus, chaste cœur, beauté même,
Tout ce qui charme enfin, le ciel l'a mis en toi.
Je t'étonne ? Et bien écoute, rare femme:
Qu'est-ce que la vertu, sinon le dévouement?
Et la beauté, sinon le doux reflet de l'âme
Qui radieux et pur, sous nos traits se répand?
Or, d'une absurde erreur, innocente victime,
Mire-toi dans cette onde, aux feux naissants du jour;
Et vois comme tes yeux sont beaux du don sublime,
Source de dévouement, et que l'on nomme amour!
Oui, tu sais bien aimer! Qu'importe qu'on t'abreuve
De ces chagrins amers qui sont pis que mourir?
D'un amour vrai, dis-tu, la souffrance est l'épreuve:
Épargnez-le, Seigneur, et faites-moi souffrir!
Oh! Combien tu souffris! Que je fus égoïste,
Moi blanc! Et l'on prétend que je suis plus que toi!
Mais au risque, être pur, que ton cœur s'en attriste,
Je te dirai toujours: tu vaux bien mieux que moi.
Quand la blanche Élina, que partout on admire,
Malgré tant de serments me retira sa foi;
Quand la fortune enfin cessa de me sourire
Qui donc se ressouvint d'un ingrat? Ce fut toi.
Vraiment j'attendis, au jour de la détresse,
Amis que je crus vrais, amantes, même ceux
Dont j'adoucis les maux; mais alors, ô négresse,
Comme un ange gardien tu parus à mes yeux.
"Courage! me dis-tu; courage! voilà celle
Qui n'aima que toi seul, et qui revient t'offrir
Le tribut dédaigné d'un amour trop fidèle;
Que l'ouvrir soit son lot; mais cesse de souffrir!"
Adversaires, amis, vous tous que l'honneur guide,
Accueillez ce récit, car c'est la vérité;
Et que partout enfin la justice préside
Seule au destin de l'homme, avec la liberté !
À propos de l'auteur
Pierre Faubert (1806–1868) est un poète et dramaturge haïtien, né aux Cayes. Il fut directeur du Lycée National de Port-au-Prince et auteur de « Ogé ou le Préjugé de Couleur » (1841), drame contre le préjugé racial.